Jeanne Ferron, nous connaissons tous l’histoire de Juliette et Roméo, mais pouvez-vous nous donner votre point de vue ? 

Dans Vérone, deux familles très proches culturellement et socialement, les Montaigu et les Capulet, arborent en vis-à-vis, une haine farouche. Dans ce climat de tension et d’altercations parfois mortelles, un jeune gars, Roméo Montaigu, se consume d’amour pour une belle indifférente, … Tiens, tiens !… C’est une fille Capulet !… Il prend des risques, non ? … Mais ce n’est pas Juliette, celle-ci s’appelle Rosaline. Roméo veut la voir, la contempler, même si ça fait mal, puisqu’elle est indifférente à son charme, alors il se faufile dans la fête qui se déroule dans la maison des Capulet, et… Apparaît Juliette… « C’est le jour et Juliette est le soleil »… Et Roméo qui était là, tout mortifié, redevient vivant, et le cœur de Juliette lui aussi s’émerveille à l’amour… C’est comme un miracle. Tous deux ont la révélation de l’amour. Ils sont éblouis, ils sont vivants, ils vivent par l’amour. Ils veulent se donner l’un à l’autre, sans condition, éternellement, et le chemin qu’ils choisissent pour vivre cet amour, c’est le mariage (Ils ont treize et quatorze ans, en 1597). Ils connaissent un frère, non pas de sang, mais un frère spirituel : le moine Laurent, un franciscain, il va les marier devant Dieu, mais en secret devant les hommes. Jusque là finalement, pour eux, tout va bien.

Or, avant qu’ils ne se rejoignent en cachette, le soir venu, dans la chambre de Juliette… Premier coup de théâtre… Roméo est pris dans la mêlée d’une échauffourée. Un cousin de Juliette assassine un proche de Roméo, qui, happé par l’affrontement, frappe mortellement le cousin. Le Prince de Vérone le condamne alors au bannissement dans la ville de Mantoue.

Roméo, abasourdi et désespéré, se réfugie chez Frère Laurent qui parvient à l’apaiser, et la nuit venue, par l’échelle de corde, Roméo monte à la chambre de Juliette qui l’attend, tandis que la maisonnée Capulet est endormie. Au matin Roméo s’enfuit pour gagner son lieu d’exil, et c’est alors… Deuxième coup de théâtre… que le père Capulet décide de marier sa fille (Tiens comme c’est bizarre! A-t-il inconsciemment pressenti qu’il était arrivé quelque chose dans sa maison?). Il veut la marier à un homme qu’il a choisi, lui. Elle refuse, il l’insulte et menace de la jeter dans la rue.

Juliette préfère mourir plutôt que de trahir Roméo. Elle confie son désespoir à Frère Laurent qui propose un plan : Juliette va boire un narcotique qui la fera paraître comme morte, elle sera portée au tombeau des Capulet, et échappera ainsi au mariage forcé. Par ailleurs Frère Laurent fera parvenir à Roméo, une lettre l’avertissant du stratagème. Mais…Troisième coup de théâtre… la route de Mantoue est bloquée par les autorités sanitaires, en raison de la crainte d’une épidémie de peste. Roméo ne recevra donc jamais cette lettre, tandis que la nouvelle de la mort de Juliette arrive jusqu’à lui. Il se procure du poison, revient de nuit dans le cimetière de Vérone. Là, il affronte le « mari » que le père avait choisi pour sa fille, et qui l’empêche de passer… Roméo ne peut que lui ôter la vie. Puis, reposant auprès de Juliette, il avale le poison. Juliette se réveille et découvre Roméo mort, elle voit le couteau qu’il porte attaché à sa ceinture, elle s’en saisit et se perce le cœur.

Au matin, les deux familles ennemies découvrent leurs enfants morts, et devant le sacrifice de ces deux êtres, se réconcilient.
Pour écrire cette tragédie (1597) Shakespeare s’est inspiré d’un récit d’Ovide : Pyrame et Thisbé, qui paraît dans Les Métamorphoses, texte source d’inspiration de nombreux auteurs antérieurs au dramaturge, ou contemporains. En tout cas dans la version d’Ovide, il s’agit de deux personnages empruntés à la mythologie grecque et latine, et Ovide prend la liberté d’en faire deux jeunes babyloniens. Pyrame et Thisbé sont amoureux, malgré l’interdiction des familles, et ils finissent par se suicider.

Quel était votre projet lorsque vous avez décidé de travailler sur ce texte ?
Il y a quelques années j’ai réalisé une adaptation du Macbeth, que je raconte seule en scène. J’ai intitulé ce récit L’histoire de Macbeth, roi d’Écosse. Ce récit est toujours à mon répertoire et j’aime beaucoup le jouer. C’est un honneur et un bonheur d’être auprès de Shakespeare. Je voulais réaliser un récit à partir de la tragédie de Roméo et Juliette, et le raconter seule en scène. Dans ce récit, il s’agit de nouveau de faire entendre les personnages, la parole et la scénographie de Shakespeare.
Selon moi, il y a une correspondance entre les deux tragédies, je rapproche Roméo et Juliette de Macbeth. Dans Roméo et Juliette, pas de rois, ni de grandes batailles, ni d’enjeux nationaux, nous sommes au niveau du familial, et pourtant là aussi règnent la folie et la fureur, les affrontements et les combats, là aussi le poison circule sous le manteau et le sang coule. Les deux tragédies mettent en scène un couple tragique, mais l’un est sombre, obscur, tandis que l’autre est tourné vers le jour.
Macbeth et Lady Macbeth ont mis leur confiance dans les prophéties des sorcières, et rêvent d’être roi et reine. Quant à Roméo et Juliette, c’est leur amour qui est souverain. Ils ont eux aussi parfois de troublantes prémonitions, et ils se réfugient auprès d’un moine franciscain, espérant de lui un secours. Ils recherchent la protection du divin. Ces deux tragédies sont comme en miroir, mais des miroirs aux reflets inversés.

Cela nous apprend-il quelque chose sur la nature humaine ? 
Pour moi, il est intéressant de travailler sur les deux aspects de la nature humaine : Macbeth incarne le mal, les ténèbres, quant à Roméo et Juliette, ils sont du côté du bien, de la lumière. Ces deux penchants de notre humanité se complètent.
Mais je voudrais montrer au public que nous ressemblons surtout à Roméo et Juliette. Comme eux nous voulons sentir notre liberté, être vivants dans une société souvent à l’esprit grégaire. Roméo et Juliette ne sont pas des fanatiques, ils sont des êtres fragiles, naïfs, vulnérables, ils ne poursuivent pas une stratégie, un plan de carrière, ils sont au jour le jour, comme des enfants, et ils découvrent l’Absolu dans l’instant fugitif de leur rencontre amoureuse.

Pourtant, ils ne pourront pas échapper aux griffes de leur société sclérosée, dominée par la haine et la violence, et le suicide sera la seule issue, la seule façon de rester fidèle au trésor de leur amour.
Les suicides de Roméo et Juliette nous attristes, mais cette tragédie de Shakespeare n’est pas morbide, la mort de ces jeunes apporte la réconciliation des deux familles, qui réussissent à se pardonner. Un tel pardon est surnaturel. Ce n’est pas le suicide qui gagne, c’est l’amour.
Je trouve que leur cheminement est celui de beaucoup de gens, même si, fort heureusement, tout ne se finit pas aussi tragiquement.

Qu’apprend-on sur les personnages de l’histoire ? 

Les personnages qui gravitent autour de Roméo et Juliette sont extraordinaires, dans leur grandeur et dans leur bassesse, à la fois pitoyables et grandioses. Du moindre valet qui ne fait qu’une fugace apparition, au puissant père Capulet qui régente toute la maison, en passant par le musicien qui craint de ne pas être payé pour cause de décès de la mariée… Tous ont un savoureux caractère et apportent une expression supplémentaire dans la fresque de ce drame.

Quel est votre positionnement dans l’histoire ? Quel rôle jouez-vous ?

Pour raconter ce récit, j’endosse l’un de ces personnages : je suis la vieille nourrice de Juliette. Cette femme a été la mère d’une petite Suzanne, qui avait le même âge que Juliette et toutes deux ont été nourries de son lait, mais Suzanne est partie au ciel, et la mère a continué à nourrir l’autre enfant. Voyez quel lien il y a entre cette femme et Juliette ! Parmi les principaux protagonistes de la pièce, la nourrice est celle qui garde les pieds sur terre, mais cela ne la rend pas insensible, il y a un feu d’amour qui brûle en elle, pour ces enfants qu’elle a vu grandir, pour ces jeunes bouillonnants et assoiffés d’émotions. Elle peut à la fois rire et pleurer. Elle peut garder raison, ne pas s’apitoyer outre mesure, témoigner avec justesse.

Comment avez-vous construit votre spectacle ? 

Pour construire mon récit, je me suis appuyé sur la chronologique évoquée dans le texte de Shakespeare : Roméo et Juliette se rencontrent un dimanche d’Avril, ils ont un grand appétit de vivre, mais à l’aube du mercredi suivant, les passants et les familles les découvrent morts, allongés l’un près de l’autre dans un caveau familial. Leur amour a duré trois jours, cela peut paraître bien peu, et pourtant leur histoire parcourt toute la terre. Quant à mon spectacle, il a une durée d’une heure, mais la chronologie des événements est le fil, comme le fil d’Ariane, qui nous aide à avancer dans l’écoute et la compréhension de ce récit.